protectionnisme pourrait nous coûter

protectionnisme pourrait nous coûter

Pouvoir d'achat, emploi... Ce que le retour du Pouvoir d'achat, emploi... Ce que le retour du protectionnisme pourrait nous coûter

Espérons que la guerre commerciale entre les Etats-Unis et l'Europe ne dégénère pas en une remise en cause globale du libre-échange. Car ses conséquences pour notre économie – et pour notre portefeuille – pourraient se révéler terribles.

Beurre de cacahuètes Reese's, céréales General Mills, biscuits Oreo aux parfums introuvables, canettes de Dr Pepper… Dans cette épicerie de la rue de l'Asile-Popincourt, à Paris, on se croirait en plein Midwest : presque tous les produits proviennent des Etats-Unis. Manque juste le pick-up garé devant et les étiquettes «I love Trump» collées sur le comptoir…

Mais Florent Nataf, le propriétaire des lieux, ne porte pas vraiment le président américain dans son cœur. Surtout depuis qu'il a décidé d'amorcer une guerre commerciale avec le reste du monde. «Pour le moment, cela n'a renchéri mes prix que de quelques centimes. Mais si les choses s'enveniment, ce sera beaucoup plus, et nous serons peut-être obligés de nous approvisionner au Canada», se désole l'épicier.

Du calme, du calme on n'en est pas encore là. Le milliardaire de la Maison-Blanche peut bien faire de grands gestes dans ses conférences de presse et promettre la foudre sur son compte Twitter, l'augmentation des droits de douane sur l'acier et l'aluminium qu'il a imposée à l'Europe et à la Chine il y a quelques semaines n'a pas encore mis le feu au commerce mondial. Et la hausse des taxes décidée en retour par Bruxelles sur les Harley-Davidson, le jus d'orange de Floride ou le bourbon ne devrait pas non plus déstabiliser les échanges planétaires. «Les montants en jeu sont assez faibles», calcule Sébastien Jean, directeur du Cepii. Exact. Mais, quand on met le doigt dans ce genre d'engrenage, les choses peuvent très vite tourner à la catastrophe.

Agacé par la riposte européenne, Donald Trump a d'ailleurs menacé de s'en prendre à nos exportations automobiles. La Chine, également visée par le président américain, ne paraît pas non plus prête à se laisser marcher sur les pieds. Et si la fermeture des marchés yankees se confirmait, elle pourrait très bien chercher à inonder le reste de la planète de ses produits, conduisant Bruxelles et de nombreux autres Etats à se retrancher à leur tour derrière leurs frontières. «Une guerre commerciale, cela commence à deux, et cela finit souvent à cinquante !», prévient Emmanuel Combe, professeur d'économie à Paris I. L'histoire est remplie de ce genre de surenchères qui ont mal tourné. A commencer par celle de 1929, qui a largement contribué à aggraver la Grande Dépression.

Hélas ! La leçon ne semble vraiment pas avoir été retenue par les populistes du XXIe siècle. De Donald Trump aux «Brexiters», en passant par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, ils sont de plus en plus nombreux à appeler au bouclage général des frontières. A les entendre, une telle initiative inciterait les consommateurs à acheter «local», et les entreprises à réinstaller leurs lignes de production dans leur pays d'origine, ce qui doperait la croissance, rendrait des couleurs à notre industrie et relancerait l'emploi. Bref, le repli sur soi serait LA solution miracle à tous nos problèmes.

A la décharge des tenants de cette théorie, il faut reconnaître que la mondialisation n'a pas eu que des effets positifs. Elle a accéléré la désindustrialisation des pays développés (en France, la part de ce secteur dans le PIB est passée de 22% en 1970 à 10% aujourd'hui) et participé aux destructions d'emplois (15% des 2 millions d'emplois industriels ont été perdus ces trente dernières années dans l'Hexagone). Mais de là à jeter le libre-échange avec l'eau du bain ! «Globalement, la mondialisation a été bénéfique pour les pays émergents et pour les Etats développés, rappelle Mahamoud Islam, économiste chez Euler Hermes. Le déclenchement d'une guerre commerciale ne ferait quant à lui que des perdants.»

 

À commencer par notre pouvoir d'achat ! Car enfin, si nous achetons autant de marchandises à l'étranger (elles représentent 17% de notre consommation finale), ce n'est pas pour le plaisir de faire travailler les autres à notre place : c'est juste parce que cela nous coûte moins cher ! Combien ? Avec l'aide du cabinet de conseil Inter Action Consultants (IAC), spécialisé dans l'amélioration de la compétitivité des activités industrielles, nous avons calculé le gain obtenu sur un panier de produits fabriqués dans des pays d'Asie à bas coût.

Résultat : en tenant compte des droits de douane actuels, nous économisons environ 4% sur une valise cabine à roulettes, 13% sur une bouilloire, 36% sur une poupée, 44% sur un jean, etc. Au total, selon les calculs des experts du cabinet Asterès, l'importation de produits bon marché, des téléviseurs aux sacs à main en passant par les jouets, les vêtements ou les meubles, a permis aux foyers français d'économiser l'an dernier entre 1.420 et 4.210 euros. En comparaison, la baisse de la taxe d'habitation (qui va faire gagner 170 euros en moyenne aux ménages cette année) paraît bien peu de chose…

Autant dire qu'une éventuelle hausse des droits de douane sur tous ces produits aurait un effet immédiat sur notre porte-monnaie : soit nous continuerions à les acheter à un prix plus élevé, soit nous les remplacerions par des produits tricolores encore plus chers. Dans tous les cas, nous y serions de notre poche. En ce qui concerne les importations américaines, le problème est un peu différent, car l'Oncle Sam ne fabrique pas forcément moins cher que nous.

Mais il nous propose des productions de meilleure qualité, des articles que nous ne savons pas faire, ou qui ont simplement des caractéristiques différentes des nôtres. «Les principaux perdants de cette guerre commerciale seront les consommateurs européens et américains», confirme Guillaume Daudin, professeur d'économie à Paris-Dauphine et chercheur affilié à l'OFCE.

Le pire, c'est que le bric-à-brac fabriqué dans l'Hexagone serait, lui aussi, contaminé par la flambée des prix. N'en déplaise aux défenseurs du protectionnisme, nos industriels incorporent en effet dans leurs process une grande quantité de matières premières et de composants venus de l'étranger. «Nous faisons en sorte d'utiliser du bois français, mais nous devons quand même faire venir des produits de l'étranger, comme la quincaillerie», témoigne ainsi Cathy Dufour, déléguée générale de l'Ameublement français, l'organisation patronale qui représente les fabricants de meubles dans notre pays. Une éventuelle hausse des droits de douane ferait gonfler les coûts de production de toute la filière.

Les Etats-Unis ont fait la douloureuse expérience de ce mécanisme lorsqu'ils ont décidé de taxer plus lourdement les troncs d'arbres canadiens. «Cela n'a pas conduit leurs constructeurs à utiliser plus de bois américain, cela a juste fait flamber leurs coûts», constate Christian Parisot, chef économiste chez Aurel BGC. L'Oncle Sam risque de connaître la même mésaventure avec l'acier et l'aluminium. Une bien mauvaise affaire, car ces secteurs emploient beaucoup moins de personnel que les industries en aval qui utilisent ces matières premières !

Comme si tout celane suffisait pas, notre pouvoir d'achat serait victime d'un troisième coup de Trafalgar : l'amoindrissement de la concurrence. Lorsque le poids des importations est lourd, les producteurs français ont en effet tendance à modérer leurs propres tarifs, afin de pouvoir continuer à vendre. Selon les calculs de la Banque de France, ils les font baisser en moyenne de 0,4% lorsque la part des importations des pays à bas coût augmente de 10%. Mais si des barrières douanières bloquent l'arrivée des articles étrangers, ce mécanisme ne jouera plus, et nos industriels et distributeurs se remettront à forcer sur les étiquettes – pourquoi se priver quand on est entre nous ? Bonjour la note à la fin du mois.

Passe encore si le rétablissement des barrières douanières nous permettait de raccourcir nos files de chômeurs, comme nous l'assurent nos marchands d'illusions. Mais, là encore, le pari est perdu d'avance. Certes, quelques entreprises reviendraient peut-être installer leurs usines sur notre sol. Nous l'avons d'ailleurs vu avec Harley-Davidson : pour ne pas subir l'augmentation des droits décidée par Bruxelles, le mythique fabricant de motos a annoncé qu'il allait délocaliser une partie de sa production sur le sol européen. Une bonne affaire pour nous !

Mais, tous les économistes le soulignent, ce phénomène resterait très marginal. D'abord parce que nous avons perdu certaines compétences. «Aujourd'hui, nous savons faire des vêtements premium, mais nous ne serions plus capables de produire des habits à bas coût», reconnaît Jean-Baptiste Guillaume, directeur associé d'IAC. Et puis parce que certains postes occupés aujourd'hui par de la main-d'œuvre des pays émergents seraient immanquablement robotisés si les usines se réinstallaient dans nos contrées à hauts salaires. Le gain de postes ne serait donc pas très élevé.

Les pertes d'emploi, par contre, promettent déjà d'être abyssales. D'abord parce qu'un salarié français sur cinq travaille pour l'exportation. Et que cette dernière serait évidemment laminée si des barricades douanières étaient édifiées partout dans le monde en représailles à nos propres murailles. Si, comme le demande avec insistance Marine Le Pen, nous en installions au sein même de l'Union européenne, qui constitue une très grande part de nos débouchés, l'effet sur notre économie serait cataclysmique. «Une entreprise comme la nôtre, qui exporte 90% de sa production, aurait du mal à s'en sortir», transpire déjà Bruno Grandjean, président du directoire de Rexed, une société de mécanique de précision installée à Ferrières-en-Gâtinais (Loiret).

Dans l'agroalimentaire, la pharmacie, le luxe ou encore l'aéronautique, des milliers d'emplois seraient ainsi rayés de la carte. Et la fonte de notre pouvoir d'achat n'arrangerait rien. Elle nous pousserait en effet à réduire notre consommation, ce qui freinerait instantanément l'activité, l'investissement, la croissance et… les embauches. Y compris dans le secteur des services, apparemment protégé, mais qui serait lui aussi victime de l'engrenage insidieux du protectionnisme.

Ajoutons que le retour dans toute l'Europe d'une inflation importée obligerait sans doute la BCE à augmenter ses taux plus rapidement que prévu, ce qui renchérirait au passage le coût du crédit. Ce serait une bien mauvaise nouvelle pour les entreprises et les ménages, brusquement contraints de limiter leurs achats et leurs investissements, mais aussi pour les Etats qui devraient se saigner encore plus qu'aujourd'hui pour régler la note de leur dette. Effet négatif garanti sur la croissance et sur l'emploi…

Comme si cela ne suffisait pas, la remontée du loyer de l'argent pourrait provoquer un krach obligataire. Quand les taux d'intérêt remontent, les obligations déjà émises voient en effet leur valeur baisser mécaniquement, car elles rapportent beaucoup moins que les nouveaux titres. Or les banques et les compagnies d'assurances sont gavées de ces créances. En cas de violente correction, les plus fragiles d'entre elles pourraient se retrouver à terre, au risque de déclencher une nouvelle crise financière. Les tenants du protectionnisme feraient bien d'y réfléchir avant qu'il ne soit trop tard.

Les ravages du protectionnisme dans l'histoire

1892 "Tarif Méline" sur les importations : La hausse des taxes va retarder la modernisation de notre agriculture.

1930 Loi Hawley-Smoot : En augmentant des droits de douane américains, elle va aggraver la crise de 1929.

1982 Des magnétoscopes bloqués à Poitiers : Cette mesure a été un échec : elle a juste provoqué une explosion des prix.

1993 Quotas de l'UE sur les autos nipponnes : Levée en 1999, la limitation des voitures japonaises a été inutile.

2002 Droits de douane sur l'acier : Décidée par George W. Bush, cette augmentation a détruit 200 000 emplois.

Quand la théorie économique démontre les vertus du libre-échangisme...

Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, tout le monde pensait que l'économie était un jeu à somme nulle, et qu'il fallait se fermer aux productions des pays voisins. En 1776, c'est le coup de tonnerre : dans son livre «Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », Adam Smith démontre que si tous les pays se spécialisent dans la fabrication des biens qui leur coûtent le moins cher à produire, puis qu'ils se les échangent, chacun sera gagnant.

Quelques années plus tard, David Ricardo affine cette analyse avec sa fameuse théorie des «avantages comparatifs». Il prouve que le Portugal, meilleur que l'Angleterre pour produire du vin et des draps, a quand même intérêt à commercer avec elle : il doit se spécialiser dans la fabrication du produit pour lequel son avantage compétitif est le plus grand (le vin) et laisser aux Britanniques le tissage des draps. Après échange, les deux en sortent encore gagnants.

Au XXe siècle, Paul Krugman a, lui, expliqué pourquoi des pays comparables (comme la France et l'Allemagne) conçoivent les mêmes biens (des voitures par exemple) puis se les vendent : pour répondre à une «demande de diversité» des consommateurs.